La tolérance zéro est-elle crédible ?

 

Sebastian RochéD’actualité pour cause de ras-le-bol et de campagne électorale, l’insécurité s’impose dans les débats et les conversations. Chercheur au CNRS et secrétaire générale de la Société européenne de criminologie, Sebastian Roché a publier un livre "Tolérance zéro, incivilités et insécurité" (Éditions Odile Jacob) qui ne se contente pas de constater les dégâts, mais les explique et apporte des solutions concrètes.


Quelles sont les causes de l’incivilité ?

 Il y a plusieurs causes. En milieu urbain, il y a beaucoup moins d’inter connaissance que dans les villages. Dans la rue, vous croisez essentiellement des inconnus. Cela veut dire que le système de l’espace partagé par les gens n’existe plus. Le milieu urbain est donc un milieu beaucoup plus anonyme et il se développe énormément de vide entre les individus. À cela s’ajoute l’aspect démocratique, c’est à dire que dans les démocraties, chacun a tendance à relativiser les règles. Il y a, de plus, une absence de veille. On ne peut pas veiller sur ces lieux là parce que les organisations publiques ou para-publiques (transporteurs, logeurs…) considèrent que ça ne fait pas parti de leur travail. Ils ont donc laissé les comportements se développer en limitant leur travail au logement, au transport. Aujourd’hui, on voit le retour des concierges, le retour des agents d’ambiance ou des médiateurs dans les bus. On voit qu’un certains nombres de déclics se sont enclenchés, c’est donc le début de réactions de ces organisations par rapport à ce vide de l’espace urbain.


Les réponses civiles sont tout aussi importantes que les réponses pénales. Cela veut-il dire que nous sommes tous concernés par l’incivilité ?

Oui. D’où ma comparaison avec les villages. Dans un village, on se sent le droit de réagir face à une incivilité. Dans le milieu urbain, on ne sent pas le droit de réagir, alors que de notre réaction va dépendre la qualité de vie d’un espace. Si les gens ne sont pas capables d’affirmer ces règles civiles, elles ne vont pas exister. Les règles n’existent pas toutes seules. Les règles civiles, pour exister, doivent être défendues.


Plus qu’un problème lié aux ministères de l’intérieur ou de la justice, l’incivilité ne concerne-t-elle pas plutôt le ministère de la ville ?

Le problème, c’est qu’il n’y a que 1 200 fonctionnaires au ministère de la ville pour 100 000 policiers et gendarmes, donc… En fait, cela concerne les ministères des transports, de l’éducation nationale, du logement… Ce sont des questions qui, pour avoir une réponse, doivent être traitées conjointement par plusieurs ministères. Or, en France, chacun d’entre eux reste sur sa ligne. La coordination de ces ministères sur le terrain est quelque chose qui n’existe pas. Mais dans l’idée, oui, le ministère de la ville aurait un rôle très fort à jouer. C’est ce que j’essaye de dire dans mon livre, ce n’est pas uniquement une approche de police et de justice.


La délinquance est-elle liée au statut social ?

J’ai constaté que, selon la dégradation de l’environnement dans lequel on vit, le comportement se transforme. On voit très bien que les fils d’ouvriers vivant dans un environnement dégradé commettent plus de délits que les fils d’ouvriers vivant dans un environnement peu dégradé. C’est pareil pour les fils de cadres, ce n’est donc pas un mécanisme de classe. En matière d’incivilité et d’insécurité, c’est la manière dont l’environnement est organisé qui agit sur la personne.

 
Y a-t-il une différence entre le sentiment d’insécurité et l’insécurité réelle ?

Les deux choses sont liées. Pour simplifier, prenons un exemple. Si vous avez sur la route quelqu’un qui a peur, il va rouler moins vite et, puisqu’il va rouler moins vite, il va avoir moins d’accidents. On va donc constater beaucoup de peur et peu de danger. C’est pareil en matière de délinquance et d’insécurité. Si vous élevez le niveau de peur de quelqu’un, il va sortir moins souvent le soir et éviter les lieux où il y a des risques de bagarres. Au total, il va être moins souvent victime. Souvent, cela a été présenté comme un signe d’irrationalité. Pourquoi ceux qui sont moins victimes ont plus peur ? Il faut raisonner dans le bon sens, le sentiment d’insécurité n’est absolument pas irrationnel. La peur est un mécanisme d’anticipation. Pour se protéger, il est utile d’avoir peur avant l’agression. Plus on a peur, plus on fait baisser le taux de délits. Le tout est de savoir ce que l’on fait de cette peur. Le problème, c’est que l’insécurité décourage les gens de parler entre eux, de se défendre.


Vu l’ampleur de l’insécurité, ne faut-il pas au moins dix ans pour en venir à bout ?

Non. On peut commencer à avoir des résultats tout de suite. Je montre d’ailleurs dans mon livre comment, dans certaines villes, on a obtenu des résultats rapidement. À Saint Etienne, par exemple, les transporteurs ont fait baisser énormément le taux d’agression dans les bus en quelques années, avec des résultats dès la première année. Ceci, en mettant en place des agents qui sont là en permanence dans les bus, sur l’ensemble des lignes, et qui ont pour fonction de veiller aux règles d’usages.

 

Propos recueillis par David Thomas